Le Covid long, « l’éléphant dans la pièce » de la politique sanitaire

C’est la contrepartie embarrassante de la stratégie « vivre avec le virus ». « L’éléphant dans la pièce », comme l’a désigné la revue The Lancet Diabetes & Endocrinology dans un éditorial au vitriol contre la politique sanitaire de Boris Johnson. Alors que l’on sort (au moins temporairement) de la phase la plus aiguë de la pandémie, reste pour nombre de patients l’écume douloureuse des six vagues précédentes. Ce Covid long, infection systémique provoquant des complications chroniques, respiratoires, cardiaques, vasculaires, neurologiques ou dermatologiques.

En dépit de son caractère massif, la pathologie fait peu l’actualité, sans doute parce que sa progression lente et sournoise n’apparaît pas dans les chiffres. Si au moindre symptôme, on peut faire un test pour confirmer son Covid-19 et apparaître ainsi automatiquement dans les chiffres officiels, a contrario, la reconnaissance du Covid long repose seulement sur le ressenti des patients – qui se heurte parfois à l’incompréhension de leurs médecins. Pour les personnes atteintes, il n’y aucune manière de prouver que cette fatigue profonde, cette difficulté respiratoire ou ces douleurs musculaires plusieurs mois après la maladie sont liées au SARS-CoV-2. Dans une pandémie où les datas auront été omniprésentes, permettant de visualiser la situation sanitaire sous toutes les coutures, les Covid longs n’apparaissent pas sur les courbes. Ce ne sont que des souffrances individuelles éparses, réunies parfois dans des associations de patients ou sur des hashtags sur les réseaux sociaux, mais n’étant pas en mesure de se compter et de présenter au politique la vraie facture de leur maladie.

L’ampleur exacte du phénomène reste difficile à quantifier. On estime qu’entre 5% et 15% des patients atteints de Covid-19 verront leurs symptômes se prolonger. Les études sont très discordantes et sujettes à caution, du fait du caractère déclaratif de la maladie et de la difficulté de la qualifier précisément : parle-t-on de symptômes à 1 mois, 2 mois, 3 mois après l’infection ? et de quels symptômes exactement ? Pour régler cette éternelle question, une équipe de Hong-Kong assure avoir mis au point une analyse de selle permettant de déterminer avec 90% d’exactitude si un patient infecté risque de souffrir de Covid long. Une annonce à prendre toutefois avec prudence, aucun article scientifique n’ayant à ce jour été publié.
334 000 cas de Covid long pour Omicron

Il n’y a guère qu’au Royaume-Uni où l’on peut obtenir des chiffres précis – quoique déclaratifs. L’ONS , l’équivalent de l’INSEE, estime dans sa dernière enquête que 1,7 millions de personnes souffrent de Covid long, dans un pays à la population similaire à la France. Le chiffre, en augmentation constante, a presque doublé depuis le printemps dernier. La fatigue est le symptôme le plus fréquemment signalé (51% des personnes déclarant un Covid long), suivi par l’essoufflement (34%), la perte de l’odorat (28%) et les douleurs musculaires (24%). Même la Reine est concernée ! Depuis qu’elle a été infectée mi-février, Elizabeth II a considérablement réduit ses apparitions en public et a révélé dans un chat vidéo souffrir des séquelles de la maladie : « Cela nous laisse très fatigués et épuisés, n’est-ce pas ? Ce n’est pas un résultat agréable ».

Pas un résultat agréable et une inconnue majeure : quel est l’impact de la vague Omicron sur les Covid longs ? Les dizaines de millions de Français contaminés ces derniers mois vont-ils développer autant de séquelles que lors des vagues précédentes ? Il est encore trop tôt pour le déterminer, même si une vague d’une ampleur extraordinaire aurait sans doute déjà été remarquée. D’après l’ONS, au Royaume-Uni, Omicron n’aurait pour l’instant – et il faut insister au vu de la temporalité sur le « pour l’instant » – généré que 334 000 cas de Covid long (19% des cas totaux), soit environ deux fois moins que la souche historique. Cela pourrait suggérer un impact moindre d’Omicron, même s’il faut prendre en compte le changement opéré par la vaccination, qui diviserait par deux le risque de développer des séquelles du Covid. On ne sait pas par ailleurs si les réinfections – très courantes avec Omicron – sont moins susceptibles ou non de générer des Covid longs.

Faute d’avoir des chiffres totalement fiables, il existe des signes faibles qui attestent du poids de la pathologie dans la société. Ce ne sont pas les épidémiologistes qui en témoignent, mais les services RH. Le Financial Times évoque ainsi une « crise invisible de santé publique qui alimente les pénuries de main-d’œuvre ». Une hypothèse monte de plus en plus : pourrait-il y avoir un lien de cause à effet entre cette pathologie qui se répand à bas bruit et les manques de personnel dont souffrent certaines économies occidentales ? Selon une étude de la Brookings Institution , le Covid long pourrait ainsi être responsable de 15 % des 10,6 millions d’emplois non pourvus aux États-Unis. Une étude anglaise a calculé qu’un patient sur cinq hospitalisé pour Covid-19 ne travaillait toujours pas cinq mois plus tard. Une proportion équivalente a été forcée de changer d’emploi à la suite de la maladie.

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Tout porte à croire que le Covid long porte bien son nom et que la crise de ressources humaines pourrait se prolonger. La situation des patients contaminés en début de pandémie ne s’arrange guère : une étude française récente rapporte que 85% des personnes qui éprouvaient un Covid long deux mois après leur infection en souffrent encore un an après le début de la maladie. La prévalence de certains symptômes, comme la paresthésie (trouble du sens du toucher) augmente même au cours du temps. Il n’est pas exclu que ce soient les conséquences économiques qui finissent par faire reconnaître à sa juste mesure l’impact de cette maladie chronique.

Des conséquences sur la santé à moyen terme

Au-delà des effets sur la vie de tous les jours, les conséquences sur la santé à moyen terme sont de mieux en mieux documentées. Une vaste étude américaine publiée dans Nature Medicine montre un risque de développer un AVC multiplié par 1,5 dans l’année suivant l’infection et un risque d’embolie pulmonaire multiplié par 2,9. La même équipe avait calculé une surmortalité d’environ 60% dans les 6 mois suivant l’infection chez les patients n’ayant pas été hospitalisés. Toutes ces conséquences à moyen et long terme n’apparaîtront dans aucun chiffre officiel, mais uniquement dans des revues scientifiques, de moins en moins relayées dans les médias au fur et à mesure que l’intérêt pour le Covid-19 s’amenuise. La menace ne disparaîtra pas, elle sera juste moins visible.

Si le Covid long constitue « l’éléphant dans la pièce », si le sujet est si inconfortable, c’est parce qu’il est difficile d’y répondre de manière satisfaisante. Considérant les risques, doit-on imposer un interminable principe de précaution, qui nous verrait lutter farouchement pendant de longues années contre toute forme de circulation virale ? De toute évidence, les populations n’y sont plus prêtes et les conditions cauchemardesques du confinement actuel à Shanghaï n’incitent pas à réactiver ce type de stratégies. Les pays les plus précautionneux garderont le port du masque et investiront massivement dans l’aération, permettant de réduire la circulation du virus et donc les risques de Covid long, mais pas suffisamment pour empêcher de très nombreuses infections. Reste l’espoir d’une meilleure compréhension de cette maladie et de l’arrivée de médicaments dédiés. « Il est impératif de développer des traitements pour [le Covid long], étant donné qu’il est de plus en plus difficile d’éviter l’infection par le Covid-19. Nous devons soutenir ceux qui souffrent et trouver des moyens de réduire leur douleur », écrit la professeure de santé publique Devi Sridhar dans le Guardian. Les grands moyens sont enfin mobilisés : les Etats-Unis ont mis sur la table plus d’un milliard de dollars pour financer des recherches sur le Covid long.

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